Sunday, August 13, 2006

Ville fantôme (Une des Lettres Fersanes n°58 - janvier 2006)


Le groupe breton Tri Yann, gauchistes très appréciés à droite de la droite, parlait dans une chanson de la mort de l’âme d’un village breton rattrapé par la modernité. Je suis moi-même né dans une ville qui n’est plus celle que j’ai connu. Le mois dernier, le journal municipal consacrait un article à mon vieux directeur d’école primaire, dont le stade de rugby porte le nom depuis 1982, revenu dans l’Essonne, le département de sa femme, après avoir regagné ses Landes natales. Revenu comme un fantôme du passé. Fantôme d’un passé que je suis également quand j’arpente les rues de la ville où je suis né mais où j’y suis étranger. De très nombreuses fois, j’ai écrit dans ces colonnes que je me sentais étranger dans ce pays, et dans ma ville natale, encore plus qu’ailleurs… Et quand mes parents vont quitter cette ville, où mon père, mon grand-père, mon arrière-grand-père sont nés, où 5 générations se sont mariés à la Mairie, on pourra alors citer ce proverbe chinois : « Quand la dernière page est tournée, il faut refermer le livre ». Quand je prends parfois le RER-D de 20 h 02 , qui ne sera bientôt plus direct pour la Gare de Lyon (il l’était depuis l’existence de la ligne alors que Ris-Orangis, c’est quand même 24.000 habitants et 4 gares !), je suis le seul blanc du wagon. La gare, que j’ai connue proprette, est couverte de graffitis. Ils ont même taggué une plaque commémorative d’un agent SNCF qui, en 1952, avait été mortellement percuté par un train en sauvant une fillette de 4 ans tombée sur la voie. Les Hameaux de la Roche, le quartier voisin du mien, jadis le quartier le plus beau de la ville, celui des professions libérales, a pris un coup de vieux : les plaques des rues aux noms de fleurs ont été brisées et n’ont pas été remplacées. Les quartiers du Plateau, ces cités HLM construites à la va vite par le maire Collet pour accueillir les déportés d’Algérie, font voyager gratis sans quitter la France : Alger, Bamako, Karachi, Istanbul… Dépaysement garanti. Chaque 8 mai, une petite fête foraine se tient sur le parking du centre commercial du Moulin à Vent. J’y venais souvent étant enfant. Mais désormais, malgré la présence en permanence de deux cars de CRS, je n’y amènerais pas les miens. Trop risqué depuis que la racaille des cités voisines y vient faire des descentes. Ma ville connaît une purification ethnique larvée. Qu’ils votent à droite, à gauche ou Front National, un par un les blancs s’en vont. En 1984, une grande partie de ma famille vivait là. Maintenant, les uns sont dans les Landes, les autres dans le Tarn, en Gironde, moi-même exilé en Auvergne, les derniers sont morts ou partis dans d’autres communes de l’Ile de France où ils se retrouvent entre Blancs… Je ne retrouve plus les rues de mon enfance, les magasins que j’ai connu. Mon école aussi a changé. La ville est moins peuplée, mais plus sale. Le maire communiste, Perrin, avait une politique culturelle made in CCCP, mais somme toute, il ne gérait pas si mal. L’actuel maire, Mandon, 12 ans de mandat, a endetté la ville au delà de l’imaginable. Là où les bourdes de l’ancien maire nous faisaient rire, celles du nouveau font grincer des dents. D’ici quelques mois, je n’aurai plus de raison de retourner à Ris-Orangis, excepté pour y fleurir quelques tombes. Que ferai-je dans cette ville ? Je n’y ai plus d’attaches, aussi étranger qu’un Pied Noir à Alger ou qu’un Allemand à Wroclaw. J’entends la chanson de Jean-Pax Méfret Je viens d’un pays qui n’existe plus. Jadis, son côté « nostalgérie » m’énervait. Maintenant, quelque chose me pique les yeux. Je comprends plus que jamais la douleur des Pieds-Noirs, des Allemands de Prusse, des Serbes du Kossovo : avoir perdu sa terre natale, ce qui faisait ses racines. Mes frères les exilés, vous dont on a volé la terre, je vous serre contre mon cœur.

3 Comments:

Blogger MSR said...

Une douleur que sont amenés à connaître de plus en plus de Français... j'ai eu la chance (?) de naître dans une famille déracinée depuis longtemps pour ne pas connaître moi-même cela.
Mais il m'est arrivé (une fois) de prendre cette fameuse ligne D... C'est exactement ce que tu décris : on y trouve de tout. Sauf des blancs. Et on se dit qu'on vient d'un pays qui n'existe plus...

8:19 AM  
Anonymous Brutus said...

Rissois d'origine, je confirme la véracité du propos

12:48 PM  
Anonymous Anonymous said...

Enzo : j'aimerais qu'un jour vous nous parliez des Serbes du Kosovo et de l'immense injustice dont ils ont fait l'objet, ce sujet me tient à coeur.
Félicitations pour votre blog, bien que je ne sois pas toujours d'accord avec certaines analyses, peu importe, on voit que vous êtes un honnête homme.

3:05 AM  

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